Les tagas : quand le nom de famille devient un chant

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Les tagas : quand le nom de famille devient un chant
Société · Tradition orale

Les tagas : quand le nom de famille devient un chant

Chez les Sérères, appeler quelqu'un par ses tagas, c'est réveiller toute sa lignée : ses ancêtres, leurs exploits, leurs terres. Découverte d'un art de la louange qui fait la fierté des familles.

En bref

  • Tagas signifie « encenser une personne en évoquant sa famille paternelle ou maternelle, ses exploits et ses positions honorables à travers les âges ».
  • Chaque nom de famille (simanqol) a ses propres formules : Juuf (Diouf), Fay (Faye), Njaay (Ndiaye), Seen (Sène), Seeŋoor (Senghor)…
  • Les tagas citent des ancêtres, des lieux et des hauts faits : ce sont de véritables archives orales.
  • On les entend lors des cérémonies, des séances de lutte, des mariages… et ils rendent celui qui les reçoit fier de son nom.

Ce que disent les mots

Le dictionnaire Dico Sereer consacre une rubrique entière, « Tagas a simanqol » (les louanges des noms de famille), à cette tradition. Il donne aussi plusieurs mots de la même famille, qui montrent bien la place de la louange dans la langue :

Mot sérèreSens
tagas (verbe)Encenser une personne en parlant de sa famille paternelle ou maternelle, de leurs exploits ou de leurs positions honorables à travers les âges.
a tagas (nom)Une louange, une glorification.
a tagasax (nom)Une glorification de soi-même.
simat (verbe)Chanter les louanges et les hauts faits d'une personne en se basant sur son nom de famille, en remontant parfois jusqu'aux prouesses de sa lignée paternelle.
simanqol (nom)Le nom de famille. Xar refu simanqolof ? : « Quel est ton nom de famille ? »

Une nuance est intéressante : le tagas est une louange que l'on reçoit des autres. Celui qui se fait lui-même ses propres éloges fait du tagasax, ce qui n'a pas du tout la même valeur.

Le nom de famille, une mémoire vivante

Pour comprendre les tagas, il faut savoir que la société sérère repose sur une double filiation. Le simanqol, le nom transmis par le père (Juuf, Fay, Seen, Ngom, Njaay…), rattache à une lignée paternelle. Le tim, transmis par la mère, rattache à un matriclan. Les tagas puisent dans ces deux mémoires : ils rappellent qui étaient les pères, mais aussi les grandes mères de la lignée.

Chaque nom porte aussi son histoire propre. Les Juuf et les Fay, par exemple, ont été longtemps rivaux pour le trône du Sine et entretiennent depuis une célèbre parenté à plaisanterie : ils peuvent se taquiner librement, sans jamais se fâcher. Les tagas gardent la trace de ces histoires.

Comment est construit un tagas ?

En parcourant les formules recueillies dans le dictionnaire, on retrouve toujours les mêmes ingrédients :

Des ancêtres nommésLe tagas aligne des noms d'aïeux, souvent sous la forme « prénom + nom », comme une généalogie chantée.
Des lieuxVillages, provinces et capitales royales (Jaxaao, Gaabu…) rappellent d'où vient la lignée.
Des refrainsUne formule revient en boucle et donne au texte son rythme, ce qui le rend facile à retenir et à chanter.
Des hauts faitsBravoure, générosité, royauté, sagesse : ce que les ancêtres ont fait de grand, et que l'on attend des descendants.

Quelques exemples

Voici quelques extraits tirés de la rubrique Tagas a simanqol du dictionnaire. Nous les laissons en sérère, tels qu'ils ont été recueillis : leur force tient autant à leur musique qu'à leur sens.

Gueye (Gey) : un tagas très court, qui tient en deux lignes construites en écho. Deux noms d'ancêtres sont rattachés au même nom, Samba Jamaan.

Njugur Gueye Samba Jamaan. Mande Gueye Samba Jamaan.

Njaay (Ndiaye) : le même procédé de parallélisme, cette fois autour de Biraama Jogop.

Uut Njaay Biraama Jogop, Ndeene Njaay Biraama Jogop.

Fay (Faye) : la famille Fay a plusieurs branches, chacune avec son tagas (Fay Biram, Mbaar Fay, Waagaan Fay, Waasila Fay). Dans celui de Fay Biram, le nom de Waagaan est répété comme une percussion :

Fay Biram Mbenda Waagaan. Dugu dugu Waagaan, Waagaan yaakiis Waagaan…

Dans le tagas de Waagaan Fay, la formule « Waagaan a warin » revient à la fin de chaque phrase, comme un refrain que l'assistance peut reprendre. Celui de Waasila Fay évoque des lieux lointains, Ndende, Gaabu ou Gandikunda, rappelant les longs chemins de la lignée.

Juuf (Diouf) : c'est la famille la mieux représentée dans le dictionnaire, avec une dizaine de branches (Mbin Semu Jike, Mbin Jogo Siga, Mbin Bure Ñilaan, Mbin Koogom Daly, Samba Njira Kooñoñ…). Le mot mbin désigne ici la « maison », c'est-à-dire la branche familiale. Le tagas de Jogo Siga enchaîne les noms comme les maillons d'une chaîne, chaque phrase reprenant le dernier nom cité :

Jogo Siga Siixaan, kaa Mbulum Jaga Joomaay. O Mbulum Jaga Joomaay kaa xumnuwaan noo Njaay Juuf…

D'autres tagas Juuf évoquent Kumba Ndoofaan, Jaxaao (Diakhao, l'ancienne capitale du royaume du Sine) ou les Gelwaar, la lignée royale maternelle du Sine : on y lit en filigrane toute l'histoire du royaume.

Seeŋoor (Senghor) : un nom rendu célèbre dans le monde entier par le président-poète Léopold Sédar Senghor. Son tagas commence ainsi :

Buka Laatew Seeŋoor, Sangi Jegaan Seeŋoor…

Le dictionnaire contient aussi des tagas pour les Jon (Dione), Jeng (Dieng), Ndong, Nduur (Ndour), Ngom, Seen (Sène), Lum (Loum), Cao (Thiao) ou Ɓaaxum (Bakhoum). Certains ne font qu'une phrase, d'autres une page entière.

Quand chante-t-on les tagas ?

Traditionnellement, les tagas étaient déclamés par les griots (en sérère kevel), gardiens de la mémoire des familles, mais aussi par les anciens et les femmes de la famille. On les entend :

  • lors des mariages, des baptêmes et des grandes fêtes familiales ;
  • dans l'arène, pour galvaniser un lutteur avant le combat ;
  • au retour de la circoncision et de l'initiation, pour accueillir les jeunes comme de nouveaux hommes ;
  • tout simplement pour saluer une personne avec respect, ou la consoler dans un moment difficile.

Entendre ses tagas n'est pas qu'un plaisir. C'est aussi un rappel : « Souviens-toi de qui tu viens. » Celui que l'on loue se sent tenu d'être digne de ses ancêtres. C'est ce lien entre la louange et l'honneur qui fait des tagas un pilier de l'éducation sérère.

Celui qui connaît ses tagas sait d'où il vient, et il sait ce qu'on attend de lui.

Une tradition à préserver

Comme beaucoup de traditions orales, les tagas se transmettaient de bouche à oreille. Aujourd'hui, de nombreux jeunes ne connaissent plus ceux de leur propre famille. C'est pour cela que leur mise par écrit, comme dans le dictionnaire Dico Sereer, est précieuse : elle permet de les garder et de les partager.

Vous connaissez les tagas de votre famille, ou une version différente de ceux cités ici ? Partagez-les en commentaire : chaque famille, chaque village a ses variantes.

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📖 Dico Sereer : le dictionnaire sérère-français

Des milliers de mots sérères traduits en français, et la rubrique « Tagas a simanqol » pour retrouver les louanges de votre famille.

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Les tagas sont cités tels qu'ils figurent dans le dictionnaire, en transcription sérère. Les orthographes et les versions peuvent varier d'un village et d'une famille à l'autre.

Sources

  • Dico Sereer, dictionnaire sérère-français : rubrique « Tagas a simanqol » et entrées tagas, a tagas, a tagasax, simat, simanqol.
  • Wikipédia : « Matriclans sérères » et « Faye family » (filiation, parenté à plaisanterie Juuf-Fay).
  • Wikipédia : « Griot ».

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